On a parfois tendance à l’oublier, mais l’agriculture et l’agroalimentaire structurent profondément nos territoires. Ils se retrouvent dans nos assiettes, bien sûr, mais aussi dans nos paysages, dans nos milieux de vie et dans les dynamiques de développement. Depuis les années 2000, cette contribution s’est progressivement renforcée.
En 2020, j’ai publié Le modèle agricole territorial, issu de mes travaux de thèse. J’y montrais qu’au Québec, le développement agricole ne repose pas uniquement sur une logique sectorielle et productiviste, mais aussi sur une autre dynamique, plus territoriale, portée par des projets collectifs, des acteurs locaux et des entreprises ancrées dans leur milieu. Ce modèle, alors encore peu reconnu, soutenait l’agriculture et l’agroalimentaire à l’échelle des territoires et ouvrait des pistes concrètes pour renouveler les pratiques.
L’invitation de la Table agroalimentaire du Saguenay–Lac-Saint-Jean et de ses partenaires à donner une conférence sur ce sujet m’a amenée à relire ce livre, avec un regard à la fois rétrospectif et actuel. Le livre a été publié il y a six ans, la thèse il y a neuf ans, et le choix de ce sujet remonte à plus de quinze ans. La question se pose donc naturellement : ce modèle est-il toujours pertinent aujourd’hui ?
À la lumière de ce qui se déploie dans les territoires, la réponse est oui. Le modèle s’est concrétisé. Il s’est ancré. Il a pris forme à travers des projets, des démarches collectives et des outils structurants.
Dans ce billet, je souhaite revenir sur certains éléments qui confirment cet ancrage de l’agriculture et de l’agroalimentaire dans nos territoires, en écho à la conférence, mais aussi, en dernier lieu, sur certaines formes de stagnation qui méritent d’être nommées.
Un premier ancrage clair du modèle agricole territorial concerne la diversification des productions et l’émergence de nouvelles entreprises. Dans plusieurs régions, dont le Saguenay–Lac-Saint-Jean, les grandes cultures traditionnelles comme le foin, les céréales, la pomme de terre ou le bleuet sauvage cohabitent désormais avec une diversité accrue de productions. On observe le développement de petits fruits spécialisés comme la camerise et l’argousier, du maraîchage diversifié, de la transformation artisanale, notamment les fromageries et les microbrasseries agricoles, ainsi que de productions émergentes comme les cultures en serre ou le chanvre industriel. Cette diversification s’accompagne d’une croissance marquée du biologique, d’une augmentation des activités de transformation, tant chez les agrotransformateurs que chez des transformateurs à petite échelle ancrés dans les spécificités régionales, ainsi que d’une expansion de la commercialisation directe. Elle s’appuie sur une nouvelle génération d’agriculteurs et d’agricultrices dont le métier a changé. Produire ne suffit plus. Transformer, mettre en marché, distribuer et positionner les produits font désormais partie intégrante du métier. Ce modèle est aujourd’hui suffisamment consolidé pour que, dans plusieurs territoires, des PME agricoles structurées sur cette base soient à la recherche de relève.
Un deuxième changement majeur réside dans la multiplication de projets collectifs qui viennent appuyer l’agriculture et l’agroalimentaire à l’échelle des territoires. Ces projets visent à la fois à planifier et structurer le développement agricole, à travers des outils comme les PDZA, des stratégies territoriales et des mécanismes de concertation, mais aussi à rapprocher l’agriculture des citoyens par les marchés publics, les plateformes collectives, l’agriculture soutenue par la communauté, l’agrotourisme et les circuits agroalimentaires. Ils jouent également un rôle clé dans le soutien aux entreprises agricoles et à la relève, en offrant de l’accompagnement, de l’accès au foncier, des services d’appui à l’innovation, à la transformation et à la commercialisation, ainsi que des formes de mutualisation, de logistique collective et de mise en marché partagée. Enfin, ces projets dépassent désormais le seul cadre agricole pour répondre à des enjeux sociaux et territoriaux plus larges, notamment en matière de santé et bien-être, d’éducation, d’environnement, d’adaptation climatique et d’autonomie alimentaire.
Ces initiatives n’émergent pas par hasard. Elles répondent à des besoins bien réels et s’appuient sur des opportunités concrètes présentes dans les territoires. Lorsqu’on dresse l’inventaire à l’échelle locale, on réalise rapidement à quel point elles sont nombreuses et diversifiées.
Dans le cadre de la conférence, on m’a d’ailleurs demandé de présenter trois initiatives porteuses susceptibles d’inspirer le Saguenay–Lac-Saint-Jean. En fouillant, je me suis rendu compte qu’au Québec, les exemples pertinents ne manquent pas, dans plusieurs régions et sur des thématiques variées. Les choix retenus pour la conférence se sont finalement arrêtés sur trois initiatives.
Un troisième changement touche les modes de gouvernance territoriale en agriculture. Autour des entreprises agricoles, agroalimentaires et des projets qui structurent les territoires gravite aujourd’hui une diversité croissante d’acteurs. Déjà dans les années 1990, le MAPAQ mettait en place les tables agroalimentaires dans chacune des régions pour répondre à ces enjeux de gouvernance. On pourrait penser que, trente ans plus tard, cette concertation est acquise. Ce n’est pas le cas. Les personnes changent, les organisations évoluent, les priorités se renouvellent et de nouveaux acteurs s’ajoutent. La concertation n’est jamais un état stable, elle se construit, se fragilise et doit être continuellement reconstruite pour soutenir les projets et maintenir une vision collective.
L’agriculture et l’agroalimentaire ont des effets structurants profonds sur les territoires. Économiquement d’abord. C’est l’un des secteurs qui génère le plus de retombées pour chaque dollar investi. Les investissements agricoles créent des emplois locaux, non délocalisables, et font travailler une chaîne entière d’acteurs autour d’eux : fournisseurs, transporteurs, commerces, services professionnels, restauration et tourisme. Une large part de ces retombées demeure sur le territoire, ce qui distingue fortement l’agriculture de plusieurs autres secteurs économiques. Un rapport récent de l’IRÉC montre, chiffres à l’appui, que l’agroalimentaire génère des retombées économiques déterminantes pour la résilience de nos communautés (IRÉC, 2025).
Mais l’impact de l’agriculture ne se mesure pas uniquement en dollars ou en emplois. Elle façonne les paysages, met en valeur les spécificités locales, les produits, les savoir-faire et la culture alimentaire. Elle devient un vecteur d’identité territoriale et de fierté collective.
Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, cette réalité se voit et se vit au quotidien. Les paysages agricoles occupent une place centrale dans le territoire et dans l’imaginaire collectif. Ils façonnent la région autant que ses rivières ou son lac. La culture et l’identité passent largement par les spécificités agricoles et agroalimentaires. On n’a qu’à penser aux bleuets, devenus une véritable signature régionale, souvent enviée ailleurs au Québec. Mais cette identité ne s’arrête pas là. Elle se construit aussi autour des tourtières, des fromages, des gourganes et de nombreuses autres productions qui racontent le territoire, son histoire et ses savoir-faire.
Par les marchés publics, l’agrotourisme, les circuits courts et les initiatives de proximité, l’agriculture rapproche concrètement les citoyens de leur territoire et recrée des liens entre le milieu urbain et le milieu rural.
Elle permet aussi aux territoires de mieux travailler ensemble. Les acteurs se parlent davantage, coordonnent mieux leurs actions et prennent des décisions plus cohérentes. Cet effet levier amplifie l’impact des initiatives et renforce l’autonomie alimentaire, tout en aidant les territoires à mieux traverser les périodes de crise.
C’est précisément dans ce contexte que la crise sanitaire a agi comme un révélateur. Le modèle agricole territorial, qui s’était consolidé au fil des années, a été mis à l’épreuve. Il a tenu. L’agriculture et l’agroalimentaire ont alors joué un rôle clé, en assurant l’approvisionnement, en soutenant les communautés et en servant de point d’ancrage en période d’incertitude.
L’achat local s’est imposé dans les habitudes, les citoyens ont redécouvert l’importance de leurs producteurs et la valeur de leur territoire. Pendant un temps, tout semblait réuni pour renforcer durablement ce modèle et en faire un véritable levier de transformation. Ce moment aurait pu marquer un tournant.
Mais cette fenêtre s’est refermée trop vite. Une fois l’urgence passée, les fragilités structurelles sont réapparues. Les entreprises ont dû composer avec une pression accrue, des coûts en hausse et des conditions de plus en plus difficiles. Aujourd’hui, plusieurs sont en mode survie. Certaines ont cessé leurs activités. Les causes sont multiples et imbriquées, et il serait illusoire de les résumer en quelques lignes.
Je ne prétends pas ici expliquer les causes de cette situation. Je n’ai pas mené l’analyse nécessaire pour m’y avancer. Mais un constat s’impose : malgré les avancées, on stagne aussi.
L’importance de l’agriculture et de l’agroalimentaire doit constamment être rappelée. Elle n’est pas encore pleinement ancrée dans nos sociétés. Quand on s’y arrête, on acquiesce. On reconnaît leur rôle. Puis on passe à autre chose.
La question demeure. À quand un projet de société qui reconnaît enfin que l’agriculture et l’agroalimentaire ne sont pas secondaires, mais essentiels. Et surtout, à quand des choix collectifs clairs pour les appuyer réellement.
Blanchette, Louis-Philippe, Isabelle Prud’Homme, Juan-Luis Klein et Mélanie Doyon (2025). Neuf initiatives alimentaires inspirantes pour la mise en place du Plan de développement d’une communauté nourricière pour Saint-Camille, Les Cahiers du CRISES, Études de cas, ES2402, 87 p., Montréal: Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES). https://crises.uqam.ca/wp-content/uploads/2025/03/CRISES_ES2402.pdf
Doucet, Chantale (2020). Le modèle agricole territorial : nouveaux rapports entre agriculture, société et territoire. Presses de l’Université du Québec, collection Initiatives, https://www.puq.ca/catalogue/themes/modele-agricole-territorial-3905.html
Du Terroir à l’Armoire (2026). Le Pôle agroalimentaire de Lotbinière. Consulté sur https://duterroiralarmoire.com/prod/lepole
Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) (2025). L’agroalimentaire dans l’économie québécoise. Des retombées économiques considérables qui contribuent à la résilience des communautés. Rapport final. 20 p. https://www.upa.qc.ca/fileadmin/01_UPA_provincial/Fichiers_telechargement/Impact_economique_2025_IREC_finale.pdf
Municipalité du canton de Saint-Camille (2026). Plan de développement d’une communauté nourricière (PDCN). Consulté sur https://saint-camille.ca/administration-municipale/developpement-local/#pdcn
Petite-monnaie (2026). Plateforme Petite-monnaie. Consulté sur https://pmonnaie.ca